Le blog de la Guilde des Plumes

Comprendre l’Amérique : son sport est le reflet d’une civilisation.

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2024 a été une année olympique. Une fois encore les États-Unis sont arrivés premiers au classement des nations. Étonnamment, des trois sports rois aux #USA, seul le #Basketball est représenté aux Jeux olympiques et ce depuis 1936. Le #Baseball ne cesse d’y faire des apparitions et le #Football (américain) ne l’intègrera réellement qu’en 2028 à Los Angeles dans une version sans contact. D’accord, les Anglais ont inventé le sport moderne, laissons aux grecs l’origine des Jeux olympiques, et les autres ? Civilisations, peuples, nations ne sont-ils que des héritiers ? Si je vous dis Judo, Ski, Surf, assurément ni britanniques ni grecs d’Olympe ou d’ailleurs ne vous viennent à l’esprit. Car le sport est le reflet d’une civilisation.

En quoi les Baseball, Basketball et Football sont-ils le reflet de la civilisation américaine ?

La liberté est certainement une caractéristique fondatrice de la civilisation américaine, liberté d’expression, liberté de croyance, liberté d’entreprendre. La propriété privée est également structurelle de cette civilisation, si le communautarisme est fort il ne remet pas en cause la propriété privée, propriété des terres, des biens et des idées. Enfin nul n’échappe au mythe américain, sa conquête de l’ouest, sa ruée vers l’or, ses cow-boys, ses buildings, ses voitures, son cinéma hollywoodien et plus récemment ses milliardaires de la Tech qui ont débuté dans leur garage. Alors pourquoi les Américains ont-ils créé leurs propres sports alors que la France n’a fait qu’adopter des sports anglais ? Avec cette affirmation je crains de fâcher quelques cyclistes, boulistes et régionalistes français. Baseball et football trouvent leurs origines dans le cricket et le rugby, mais s’en sont affranchis, le basket est une pure création du sol américain.
Sans rien connaître de ces trois sports, en les regardant, certains points sont frappants, comme des évidences. Le football est une conquête de terrain, le baseball est un marquage du territoire et le basketball, lui, j’y viendrai plus loin.

La conquête des terres

Le stade de football est d’une géométrie simple, un terrain rectangulaire de 100 yards de long et 53,3 yards de large, divisé en bandes parallèles de 5 yards numérotées tous les 10 yards, donc 10 fois 10 yards. Si l’objectif du jeu est d’amener le ballon dans la zone d’en-but adverse, la règle principale est celle des 10 yards. L’équipe en attaque dispose de quatre tentatives pour avancer de 10 yards. Si elle réussit, elle obtient quatre nouvelles tentatives. Ce jeu est une conquête de terrain. Il faut avancer à tout prix. Cela ne vous évoque-t-il pas la conquête de l’Ouest ?
La conquête de l’Ouest est la grande épopée du 19e siècle aux USA. En 1804 le président Thomas Jefferson envoie une expédition à la découverte des terres de l’Ouest jusqu’à la côte pacifique. L’expédition Lewis et Clark, du nom des deux chefs de l’expédition Meriwether Lewis et William Clark, atteindra l’océan Pacifique en 1805. Ils dresseront les premières cartes de l’Ouest. En décembre 1890 le gouvernement américain annonce la fin de la conquête de l’Ouest. Lors de l’expédition une cinquantaine de tribus amérindiennes sont rencontrées, on sait ce qu’il adviendra des Native Americans. Cette conquête physique s’accompagne d’une idéologie le Manifest Destiny, la « destinée manifeste », une idéologie calviniste justifiant l’expansion de la « civilisation » vers l’Ouest, et à partir du 20e siècle dans le monde entier. La conquête de l’Ouest est fermement ancrée dans la culture, l’imaginaire et le folklore américains, le mythe du « Far West » a été popularisé dès les débuts par les journaux et le monde du spectacle.
Cette mythologie se retrouve dans les noms des équipes de football de la National Football League (NFL). 10 noms sont liés à la conquête de l’Ouest, la ruée vers l’or ou l’univers du ranch et 4 noms d’animaux sauvages sont propres aux grands espaces américains, soit quasiment la moitié des 32 équipes de la #NFL. Cette surreprésentation est loin des deux autres sports, qui cumulés ont à peine 5 références à ce Far and Wild West. Alors peut-on dire que le football américain est la représentation sportive de la conquête de l’Ouest ? Certainement !

La propriété de la terre

Cette conquête de l’Ouest est suivie de l’appropriation des terres au bénéfice des colons et au détriment des amérindiens déportés dans des réserves. L’expansion territoriale du pays a nécessité la création d’un système de répartition des terres. Après l’indépendance, le nouveau gouvernement américain voulait organiser et faciliter la vente et l’attribution des terres publiques à l’ouest des Appalaches pour lever des fonds, payer les dettes de l’Etat et encourager la colonisation. Le président américain Thomas Jefferson a joué un rôle clé dans le quadrillage de l’ouest américain. Sans doute inspiré par son père arpenteur, Thomas Jefferson rédigea une première ordonnance en 1784 d’où le nom de Grille de Jefferson donné à ce quadrillage.
L’ordonnance de 1785 établit les bases du système d’arpentage des terres publiques américaines. Les terres devaient être systématiquement arpentées en carrés, de 6 milles de côté appelé township, chacun divisé en trente-six sections de 1 mille carré soit 640 acres. Les coins de chaque carré étaient marqués le plus souvent par des poteaux en bois.
L’Homestead Act, adopté en 1862, prévoyait que chaque famille occupant un terrain depuis 5 ans pouvait en revendiquer la propriété privée, dans la limite de 160 acres ou acheter le terrain à un prix très faible de 1,25 dollar par acre si elle l’occupait depuis 6 mois. Cette loi a joué un rôle d’accélérateur de la conquête de l’Ouest.

Intéressons-nous maintenant au terrain de baseball ? Le terrain est divisé en trois parties : le champ intérieur, le champ extérieur et le territoire des fausses balles (hors champ). Le champ intérieur nommé diamant a quatre bases disposées en carré, chaque côté mesurant environ 90 pieds. L’objectif pour l’équipe en attaque est de marquer des points en frappant la balle et en courant autour des bases pour compléter un circuit dit home run. Un point est marqué chaque fois qu’un joueur atteint le marbre, l’home plate, après avoir fait le tour complet des bases, donc un point est marqué lorsqu’un joueur a fait le tour du terrain en passant par les 4 bases qui bornent ce terrain pour revenir à la maison.
Dit autrement, un point est attribué lorsque l’équipe peut revendiquer la possession d’un territoire carré en ayant reconnu les 4 bornes de ce territoire, l’application sous forme de jeu de l’Homestead Act.

L’esprit d’entreprise

« Time is money », cet aphorisme que l’on retrouve déjà dans des écrits du 18e siècle s’illustre parfaitement dans le basketball. Dans tous les sports le temps est le couperet final, souvent il partage la durée de l’épreuve en mi-temps ou quart temps mais au basketball il est un déterminant de l’action, la division du temps pousse à l’action. Vous devez entreprendre sinon le chronomètre vous sanctionne.
La promotion de la culture entrepreneuriale est fondamentale aux USA. L’État américain favorise l’esprit d’initiative à travers des programmes scolaires et universitaires, avec des agences comme la Small Business Administration (SBA), des campagnes de sensibilisation, des programmes de financement pour les start-ups, des incitations fiscales pour les investisseurs et une loi sur les faillites privilégiant la réorganisation à la liquidation, enfin l’échec est considéré comme un apprentissage sans dévalorisation morale.

Le basketball met-il en pratique cette culture ? A la différence de nombreux sports où les équipes se côtoient il n’y a pas de gardien, le panier n’est pas protégé par un équipier dédié. Le retour en zone est interdit, les contacts physiques sont limités et sanctionnés par des lancers francs, des règles qui facilitent l’attaque. Mais la gestion du temps est assurément une particularité du basketball la plus incitative à l’offensive. Les 3 règles des secondes limitent le temps de possession du ballon : l’équipe qui possède le ballon a 8 secondes pour franchir le milieu de terrain, puis 24 secondes pour déclencher un tir et les joueurs en attaque ne peuvent rester plus de 3 secondes dans la raquette, cette zone sous le panier. Ces 3 règles poussent à l’initiative et au mouvement, le temps vous pousse à entreprendre, action ou sanction, entreprendre ou perdre, succeed or fail.

Regarderez-vous différemment ces sports ? Comprendrez-vous mieux l’engouement qu’ils suscitent chez les Américains ? Quand les Américains jouent, ils rejouent leur histoire et renforcent les fondements de leur civilisation.

 

Éric Bonneau

Plume, rédacteur en chef chez IGN (Institut national de l’information géographique et forestière)