Le réveil a sonné. Était-ce il y a une minute, cinq minutes, ou plus ? Devant son carnet, Caroline ne sait pas très bien, précisément parce que le temps ne compte pas encore. Elle est, pour quelques pages, suspendue dans un état fugace où seuls comptent le bruit de son stylo, les impressions floues qu’il relate, et l’odeur de l’encre sur le papier. « J’ai des idées quand je me réveille. Je vais les écrire tout de suite au saut du lit car c’est d’une grande fragilité » me confie-t-elle.
« J’ai plein de carnets ! »
« Quand j’étais plus jeune, j’aimais créer des histoires ; et l’on m’a dit parfois que c’était raconter des mensonges, mais non ! » En effet, tout l’intérêt de la fiction est d’excéder les contours du vrai et du faux – la « fable » dans son sens le plus large, et jusque dans les écrits de La Fontaine, délivre toujours une vérité.
Caroline est rappelée par la réalité du quotidien : il faut se préparer pour aller travailler. Il faut s’arracher du carnet. Aller sous la douche, s’habiller. Mais tout est prévu ! « J’ai un carnet à côté de la douche [rires]. J’ai plein de carnets ! Un carnet pour les mots que j’adore, un carnet pour les mots que je n’aime pas. Et j’ai peur de perdre des idées. »
Ces « idées » sont destinées à la composition d’un roman. Elle me parle alors de la première école d’écriture créative en France, « Les Mots », dans le Ve arrondissement de Paris, où elle est accompagnée par une spécialiste des romans historiques. Nous parlons de l’image des écrivains en France et du rapport à l’écriture : « Ce type d’école n’est pas encore dans nos mœurs, contrairement aux États-Unis. En France, on pense que le talent est inné, et que les auteurs se révéleront. Alors qu’un bon livre est avant tout un livre qui trouve son public ».
Un parcours professionnel atypique
Elle écrit quand elle peut : « J’y consacre du temps, mais j’ai un business à faire évoluer ». Ce « business », il lui a fallu plusieurs années pour y croire et s’y lancer à temps plein. Après un bac littéraire, des études d’histoire et un master de journalisme, Caroline est… journaliste et consultante éditoriale. Logique, non ? Logique, oui, mais pas évident.
À l’issue de ses études, après une année difficile à Lyon, elle abandonne son métier de cœur pour un salariat dans une entreprise de… location de véhicules utilitaires (et ce ne sera pas le plus étonnant).
À trente ans, elle tente de fonder une librairie indépendante, mais s’entend dire que « libraire, c’est un métier passion ». Un métier qui ne nourrit pas. « C’est ce que l’on entend souvent du métier de plume, aussi » me fait-elle remarquer. Écrire des histoires (des mensonges !) décidément, ce n’est pas « utile » et ça n’a pas la cote. Elle reprend donc un poste de salariée, cette fois-ci en contrôle de gestion dans une entreprise d’informatique (je vous avais prévenus). Pendant presque dix ans encore, elle ne se sent pas vraiment à sa place.
Journaliste de l’intimité : un projet peu banal
À quarante ans, c’est décidé, elle se lance comme journaliste indépendante. « Quand on pousse les portes, les portes s’ouvrent ! Être free-lance m’a demandé de la maturité, et des expériences ». Elle quitte son appartement du centre de Lyon en même temps que le salariat, pour habiter une maison en pleine campagne. « Le contact avec la nature nous permet de redevenir créatifs. » Caroline est, de manière générale, très connectée à ses émotions. « Dans le monde du travail, c’était un fardeau. Maintenant, je peux m’accorder la chance d’y laisser libre cours. »
Et cela s’entend à travers le téléphone, Caroline est pleinement épanouie. En tant que consultante éditoriale, elle façonne des stratégies et des récits de marque, et rédige des portraits de dirigeants d’entreprises… d’art de vivre. Cela ne s’invente pas ! Cela s’invente encore moins lorsqu’on sait la raison bien précise pour laquelle le journalisme l’a toujours attirée : mettre en lumière ce qui est beau et, dans la lignée de son mémoire de master sur la presse féminine, « dire l’intimité ».
C’est ce qui l’a d’emblée séduite dans les romans du XIXe siècle, son premier coup de foudre littéraire. Au lycée, elle dévore Zola, Balzac, Flaubert et Maupassant comme on « binge-watch » aujourd’hui une série. Et son deuxième coup de foudre littéraire sera pour les autrices de l’intime : Jane Austen, Virginia Woolf, Françoise Sagan. Il y aura aussi, ensuite, Marguerite Duras, Alice Ferney et Leila Slimani. Logique, non ? Logique, oui.
Une plume in medias res
La nuit s’achève. Les portes du jour vont s’ouvrir. Les yeux de Caroline, pourtant encore embués, voient ses personnages dans une discussion et une scénographie précises. Elle est, comme chaque matin – et je ne pouvais débuter son portrait autrement – in medias res. « Res », ce sont les vraies choses, les vrais moments d’inspiration.
« La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c’est la littérature. Cette vie qui, en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l’artiste. Mais ils ne la voient pas, parce qu’ils ne cherchent pas à l’éclaircir. »
Je voudrais te remercier Caroline, car je comprends pour la première fois d’une manière très concrète cette célèbre citation de Proust, dans Le Temps retrouvé. Je te fais entièrement confiance pour « éclaircir » d’un trait toujours plus fin chacun de tes personnages, chacune de tes sensations. Et chacune de tes histoires.
Portrait réalisé par Clarisse Chabernaud pour La Guilde des Plumes